A PARIS,
CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
M. DCCC. XXIV.
Analyse de la Divina Commedia.
Plan général du poëme; Invention; Sources
où le Dante a pu puiser.
L'invention est la première des qualités poétiques: le premier rangparmi les poëtes est unanimement accordé aux inventeurs. Mais enconvenant de cette vérité, est-on toujours bien sûr de s'entendre? Lapoésie a été cultivée dans toutes les langues. Toutes ont eu de grandspoëtes; quels sont parmi eux les véritables inventeurs? Quels sont ceuxqui ont créé de nouvelles machines poétiques, fait mouvoir de nouveauxressorts, ouvert à l'imagination un nouveau champ, et frayé des routesnouvelles? A la tête des anciens, Homère se présente le premier, et siloin devant tous les autres, qu'on peut dire même qu'il se présenteseul. Dans l'antiquité grecque, il eut des imitateurs, et n'eut point derivaux. Il n'en eut point dans l'antiquité latine, si l'on excepte unseul poëte, qui encore emprunta de lui les agents supérieurs de sa fableet les ressorts de son merveilleux. La poésie, jusqu'à l'extinctiontotale des lettres, vécut des inventions mythologiques d'Homère, et n'yajouta presque rien. A la renaissance des études, elle balbutia quelquetemps, n'osant en quelque sorte rien inventer, parce qu'elle n'avait pasune langue pour exprimer ses inventions. Dante parut enfin; il parutvingt-deux siècles après Homère1; et le premier depuis ce créateur dela poésie antique, il créa une nouvelle machine poétique, une poésienouvelle. Il n'y a sans doute aucune comparaison à faire entrel'Iliade et la Divina Commedia; mais c'est précisément parce qu'iln'y a aucun rapport entre les deux poëmes qu'il y en a un grand entreles deux poëtes, celui de l'invention poétique et du génie créateur. Unparallèle entre eux serait le sujet d'un ouvrage; et ce n'est point cetouvrage que je veux faire. Je me bornerai à les observer commeinventeurs, ou plutôt à considérer de quels éléments se composèrentleurs inventions.
Long-temps avant Homère, des figures et des symboles imaginés pourexprimer les phénomènes du ciel et de la nature, avaient étépersonnifiés et déifiés. Désormais inintelligibles dans leur sensprimitif, ils avaient cessé d'être l'objet d'une étude, pour devenirl'objet d'un culte. Ils remplissaient l'Olympe, couvraient la terre,présidaient aux éléments et aux saisons, aux fleuves et aux forêts, auxmoissons, aux fleurs et aux fruits. Des hommes, d'un génie supérieur àces temps grossiers et barbares, s'étaient emparés de ces croyancespopulaires, pour frapper l'imagination des autres hommes et les porter àla vertu. Orphée, Linus, Musée chantèrent ces Dieux, et furent presquedivinisés eux-mêmes pour la beauté de leurs chants. D'autres avaientraconté dans leurs vers les exploits des premiers héros. La matièrepoétique existait; il ne manquait plus qu'un grand poëte qui enrassemblât les éléments