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Les Précieuses Ridicules
Source:
Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molière,
"Oeuvres de Molière, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.
Pages 151-181.
[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained becausethey provide the meanings of old French words or expressions.Footnote are indicated by numbers in brackets, and are groupedat the end of the Etext. Text encoding is iso-8859-1.]
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C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux ! Je ne voisrien de si injuste, et je pardonnerais toute autre violence plutôt quecelle-là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriserpar honneur ma comédie. J'offenserais mal à propos tout Paris, si jel'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise ; comme le public est lejuge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinence àmoi de le démentir ; et quand j'aurais eu la plus mauvaise opinion dumonde de mes "Précieuses ridicules" avant leur représentation, je doiscroire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gensensemble en ont dit du bien. Mais comme une grande partie des grâcesqu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de la voix, ilm'importait qu'on ne les dépouillât pas de ces ornements, et jetrouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentationétait assez beau pour en demeurer là. J'avais résolu, dis-je, de lesfaire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un dedire le proverbe (1), et je ne voulais pas qu'elles sautassent duthéâtre de Bourbon dans la galerie du Palais. Cependant je n'ai pul'éviter, et je suis dans la disgrâce de voir une copie dérobée de mapièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenupar surprise. j'ai eu beau crier : O temps ! ô moeurs ! on m'a faitvoir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un procès ; etle dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisseraller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisserait pasde faire sans moi.
Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour ; et qu'unauteur est neuf la première fois qu'on l'imprime ! Encore si l'onm'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'auraispris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mesconfrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outrequelque grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pourprotecteur de mon ouvrage, et dont j'aurais tenté la libéralité parune épître dédicatoire bien fleurie, j'aurais tâché de faire une belleet docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auraientfourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et lacomédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition,et le reste.
J'aurais aussi parlé à mes amis, qui, pour la recommandation de mapièce, ne m'auraient pas refusé ou des vers français, ou des verslatins. j'en ai même qui m'auraient loué en grec ; et l'on n'ignorepas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace à la têted'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de mereconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux motspour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. j'auraisvoulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la