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1908
Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, mavie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissementd'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travailleassidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes etqui, parfois, semblent insurmontables.
J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de cepeuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudiéles pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives desPingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'yai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze,des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis-Philippe 1er, roi des Français.
Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux dumonastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvaid'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source del'histoire pingouine dans le haut moyen âge.
Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et nonplus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On nesait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarrasde l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un faitn'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoupd'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sontrapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sonttoujours contradictoires et toujours inconciliables.
Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à unautre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pourl'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincrecette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte quenous présentons constamment les faits d'une manière intéressée oufrivole.
J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de monpays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composerl'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrentavec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivonsl'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'undocument, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions lestextes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. Lalettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; lesidées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrirel'histoire: il faut avoir de l'imagination.»
Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres enpaléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jourqu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plusabattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:
«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrementdisparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales.Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me dirontpas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.
Cette idée releva mon courage.
Le lendemain (comme on dit, ou l'en demain, comme on devraitdire), je me présen